Ce n’est pas tout à fait, comme je l’imaginais, vers l’accompagnement des organisations que le hasard de la vie m’a poussé lorsque j’ai quitté, en 2012, l’entreprise où je travaillais. Tout cela n’est pas arrivé tout de suite…

Je m’étais préparée et formée depuis 2008. Année après année, j’avais enchainé les formations en parallèle à mon job, probablement de peur de ne pas me sentir suffisamment équipée le jour où je partirais. Je ne voulais pas avoir le sentiment d’être illégitime, moi qui évoluais avec mon auréole d’experte acquise en 25 ans. Lorsque j’ai enfin sauté le pas et mis le pied dans le monde de l’entrepreneuriat, je me sentais fin prête à croquer ma nouvelle vie d’indépendante…

Tintin ! J’aurais bien aimé… Mais ça ne s’est pas du tout passé ainsi. L’appétit était là mais j’ai vite pris conscience que j’entrais dans un monde qui m’était complètement inconnu. Je me sentais comme une enfant perdue, et mes belles expériences dans l’entreprise ne m’étaient, à ce moment là, pas très utiles pour me faire ma place dans le tumultueux monde des indépendants.

Je viens d’une famille d’ouvriers. Je ne connaissais personne qui ne soit salarié. Je n’avais aucun repère et aucune idée du moyen d’en avoir. J’apprends de manière empirique, aussi, les conseillers en tout genre des organismes d’outplacement ne m’ont pas beaucoup aidé. Etonnamment, je me suis aperçue que la vie se charge parfois elle même de certaines choses, sans nous consulter.

Un an avant de me lancer, je rencontrais un homme que j’allais fréquenter le temps d’un cycle parfaitement ajusté à nos évolutions dans la vie. Certains, dont je fais partie, appellent cela des rencontres synchronistiques.

Il était chef d’entreprise et follement loin du monde dans lequel j’avais évolué jusque là. Il avait toujours été indépendant. Il avait une société, près de trente employés, un restaurant et deux locaux commerciaux, sans compter ces activités dans son pays natal, de l’autre côté du globe. Bref, de quoi assurer quiconque qu’il savait ce qu’entreprendre signifiait.

Je passerai les détails des périodes houleuses de notre romance, et de l’étrange équilibre qui s’en suivait, m’assurant qu’il n’y a rien de mieux que l’aventure amoureuse pour se bien connaitre. Les aspects les plus nourrissants furent pour moi néanmoins davantage la pleine liberté et la grande confiance qu’il me permis d’acquérir dans cette nouvelle vie professionnelle.

Il ne croyait ni au hasard, ni à la psychologie comportementale, pas plus au développement personnel qu’il exécrait, mettant toutes ces figures de l’accompagnement dans la boite à farce du monde et de son esprit mercantile. Pour lui psy, coach, consultant et autre blablateur faisaient partie du même panier. Entre nous, cela ne l’empêcha pas de solliciter mes compétences en la matière de très nombreuses fois… Et je m’y prêtais avec plaisir.

« Il n’y a de destin que ce que nous faisons« , c’est la devise de John Connor le héros de Terminator, cela aurait pu être ça devise à lui aussi. Il était pourtant à mes yeux la personne la plus incroyable en matière de foi face à l’adversité. De foi ou de fatalité, je n’ai jamais bien vu la différence chez lui.

Sa capacité à croire en l’inattendu tout en n’attendant rien de qui que ce soit, m’a toujours étonné. La loi d’attraction lui était totalement inconnue et pourtant, au regard de mes constats, il la pratiquait allègrement. Je le lui avais expliqué. Il s’était moqué de moi. Et il eut à se moquer souvent, car le plus farfelu dans tout ça c’est qu’il vivait des hasards bénéfiques plutôt étonnants. Il manifestait des envies, des désirs et, hop, au détour d’une rue, un évènement improbable ou une rencontre fortuite le menait comme par magie vers la réponse à ses besoins. Plus il était face à une difficulté qu’il ne savait résoudre, plus ce principe opérait.

Si je raconte ce point de détail c’est qu’au delà des nombreuses étrangetés de son personnage, ce principe ne semblait pas lui être anormal. Tous ces phénomènes et sa façon de conduire sa vie dans ces évènement m’ont permis d’aligner un à un les indices d’une vie entrepreneuriale audacieuse et confiante. J’ai beaucoup appris à ses côtés même si je ne suis pas tout à fait, et loin de là, dans la lignée de sa folie, ni vraiment encore à l’aise avec tous les aspects business des professions libérales.

Le modéliser serait un grand mot mais il y avait un peu de ça. Ce que j’ai retenu aujourd’hui tient en peu de chose mais cela m’a beaucoup aidé :

  • La première : il faut faire sa part. Aussitôt qu’il avait une idée il était dans l’action. Si l’on veut quelque chose, on peut y réfléchir et en parler beaucoup mais au final rien de tel qu’une action aussi petite soit-elle pour faire sa part. L’univers, ou quelque soit le nom qu’on lui donne, fait le reste. Lui était athée. Il misait sur sa part à 99% et le hasard faisait le reste, disait-il sans mesurer à quel point c’était faux. C’était sans doute la raison pour laquelle il ne voyait pas toutes les coïncidences qui fleurissaient autour de lui constamment pour peu que je m’en souvienne. Je ne voudrais pas minimiser néanmoins le charme dont il était capable pour obtenir ce qu’il voulait. Un trait de leader sans aucun doute. Toute fois, il était convaincu que ces hasards n’étaient que le résultat inévitable de ce qu’il provoquait. Il avait sans doute une très haute estime de son pouvoir de séduction ou de conviction si j’en jugeais par ce que j’observais.
  • La seconde : n’avoir rien à perdre. Ce qui ne signifie pas qu’on n’ait réellement rien à perdre. Non, il s’agit de ne pas craindre de perdre ce que l’on risque de perdre au point de se dire en effet « je n’ai rien à perdre ». Ou en tout cas, s’agit-il de dire autrement : « j’assume mes pertes » et d’être bien conscient de cela. « Et alors ?! Je n’ai rien à perdre ! » disait-il étonné quand je lui demandais s’il ne craignait pas de faire une erreur. Bien sûr qu’il avait quelque chose à perdre, et il a perdu. Il s’est trompé, souvent, parfois beaucoup et parfois rien. Les succès étaient bien là au final. Quoiqu’il en soit il me répétait sans cesse que s’il finissait un jour par ne plus rien avoir, cela serait le meilleur moyen de refaire ce qu’il avait déjà su faire ou d’oser des choses qu’il n’avait pas encore osées.
  • La troisième : s’ajuster et rebondir. Ne pas perdre son temps en conjectures et en regrets. L’enseignement dans le monde de l’entrepreneuriat est immédiat. Le résultat n’est pas ambigu. Une idée prend ou elle ne prend pas. On y gagne ou pas. On ne peut pas ne pas apprendre. On ne reste pas longtemps dans la case introspection et très peu dans celle de l’analyse. On comprend vite ce que l’on a raté, oublié, manqué, mal fait, bloqué. On détecte ce qui nous a limité. S’ajuster devient évident. L’essai-erreur était un principe naturel chez lui. Il avait une capacité étonnante à reconnaitre ses erreurs, ou celles des autres. Ce trait de caractère me semble essentiel. Je pense que l’humilité qui se cache dans l’ambition d’un entrepreneur est une superbe qualité, c’est elle qui permet la remise en question constante.

J’ai toute une liste de petites choses comme ça que j’ai apprises de lui. Nous sommes toujours amis. J’aime croire que ce lien si doux et généreux restera éternel. Il est de ces hommes qui jouent dans un monde trop grand et trop sérieux et qui restent pourtant ignorants de cette immensité et de la vaste folie mentale de notre civilisation. Il fait partie des rêveurs qui transforment les idées en truc, en concret assurément.

J’ai vécu une aventure incroyable à ses côtés, comme nombre de ses amis, pour ne pas dire une folle aventure. J’ai vu à travers sa vitalité créative comment l’invisible puissance d’un coeur passionné peut oeuvrer. J’ai découvert une liberté qu’il a su me faire goûter et quand bien même je ne navigue pas dans les mêmes eaux fluides que lui, je sais que dans ma rivière coule une magie que je n’aurais peut-être jamais su voir sans l’avoir connu lui.

Lorsque je doute et m’inquiète, je songe à ces principes simples. Je songe à ces folles synchronicités qui surgissaient et transformaient son obscurité en lumière, son problème en solution et je me dis que ce monde est décidément bien assez fou pour ne pas laisser ma folie s’exprimer et oser entreprendre avec magie.